Vendredi 23 septembre 2005
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Proof
Grown Man Shit
Fondateur de D12, Proof n’aime pas seulement pondre d’instructives rimes sur l’appareil génital des personnes de petites tailles. Il aime aussi passer sa vie dans les clubs de Detroit, que ce soit pour y freestyler, pour y animer des battles (le personnage de Future dans « 8 Mile » est basé sur lui) ou pour s’y faire arrêter tous les quinze jours (pour port d’arme illégal, coups et blessures…). S’il s’agit en soi d’un hobby respectable, cette manie a quand même pas mal nui à sa carrière, lui causant plusieurs séjours en prison et contribuant à le cantonner dans son rôle d’excellent backeur d’Eminem.
C’est en tout cas sûrement l’une des raisons qui l’ont amené à sans cesse reporter son ambitieux album solo « Searching For Jerry Garcia », annoncé depuis trois ans, au profit de projets plus confidentiels. Pour patienter, les fans du bonhomme ont donc eu droit à un album en duo avec le rappeur Dogmatic, puis à l’excellent « Electric Koolaid Acid Testing EP », sans oublier le street-cd « I Miss The Hip-Hop Shop ». Dernier arrivé dans le même genre, voici « Grown Man Shit », dont le titre est censé annoncer une maturité récemment acquise.
A priori pourtant, il n’en est rien. Une bonne partie des morceaux ont simplement pour but de nous convaincre que Proof est le boss de Detroit et qu’il est tout plein de street-crédibilité. Son flow y est assez rudimentaire et lui-même semble peu concerné quand il revient sur ses beefs avec Esham, Royce Da 5’9’’ ou Champstown. Sujet qui se révèle vite d’un intérêt limité pour les auditeurs ne vivant pas dans le Michigan... Ajoutez-y des dédicaces permanentes à Eminem, Obie Trice ou 50 cent et vous obtenez les plus fades morceaux du disque, des freestyles sans envergure qui lassent dès la deuxième écoute.
Proof est bien plus convaincant lorsqu’il il pousse l’égotrip à son paroxysme dans "Ease Up" (« Beef is major, I kill your family, friends and all your neighbours »), quand il conseille les apprenti rappeurs dans un « Live And Direct » impeccable achevé a cappella, ou encore lorsqu’il se prend pour le boss du rap dans le très rock’n’roll « IF ». Constamment à deux doigts de prendre la musique de court, Proof déballe avec aisance des lyrics sonnant comme des impros, la précision en plus.
Mais surtout, il fait par moments preuve d’une profondeur surprenante, donnant l’image d’un homme amer et perdu à qui il ne reste que le nihilisme. Il commence par remettre en question sa foi dans « Pray For Me » (« I don’t need no religion, I don’t need no forgiveness ») ou se persuade que ses amis cherchent sa perte « Dream Killah ». Histoire qu’il n’y ait pas de doute, « Define My Life » enfonce le clou et envoie bouler toute sa vie, qu’il s’agisse de ses parents (« Me and mama ain’t close, daddy’s ghost »), du rap-game (« I’m blaming fame, benzes, bitches and bling »), de la religion (« Hey you, mister preacher, is God in the wrong ? »), ou même de son propre auditoire. (« You don’t even hear me, niggas, you’re just nodding along”). L’égotrip de fin « Oil Can Harry » sonne alors comme la déclaration de guerre de quelqu’un qui n’a rien à perdre et qui va se faire un plaisir de foncer sur ses ennemis, quitte à y rester. De quoi largement rattraper les faiblesses des autres titres.
Mais malgré une interprétation impeccable, ces morceaux se voient limité par un accompagnement musical trop classique, et par un son manquant de relief, street-tape oblige. Le mix n’est pas non plus exempt de défauts, ce est sacrément embêtant quand on connaît le timbre rocailleux rocailleuse et l’articulation paresseuse de leur interprète. Dans ses conditions, difficile de juger convenablement le travail des producteurs. Eminem, qui habille quatre titres et rappe furtivement dans « Oil Can Harry », se complait dans un minimalisme synthétique plutôt lassant. Il se révèle toutefois méconnaissable avec la sympathique ambiance jazzy de « Wots Up ». Quant à Denaun Porter, autre membre de D12 et producteur polyvalent (G-Unit, Sting, Rohff), on appréciera son « Ease Up », propice aux accélérations de Proof et du rappeur hollandais Shock Wav. Par contre, DJ Salam Wreck, censé ambiancer l’ensemble, mérite bien de se faire casser quelques carrés de sucre sur le dos. Le fait d’avoir son nom en vert fluo sur la pochette ne lui suffisait pas, il crie donc son blaze et l’adresse de son site dès que l’envie lui prend. Non seulement ça ne cache que très mal le fait qu’il ne sert à rien mais en plus il gâche de cette façon plusieurs des bons morceaux cités plus haut.
« I gotta fill my fridge » rappe Proof au détour d’une piste. S’il souhaite parvenir à ses fins, il serait bien inspiré d’être plus exigeant à l’avenir. Car, handicapé par une direction artistique hasardeuse, « Grown Man Shit » pourra contenter les fans, mais peinera sans doute à convaincre les autres. Bien dommage pour un rappeur qui livre sans doute le moins consistant de ses projets solos, mais également le plus personnel.